Interview de Dominique et Sylvie Mennesson, co-présidents fondateurs de l'association CLARA : « Comité de soutien pour la Légalisation de la GPA et d’Aide à la Reproduction Assistée ».
Présentez vous.
Nous sommes un couple marié (je suis administrateur civil et mon mari est ingénieur) vivant en région parisienne, et parents de deux jumelles.
Nous avons créé cette association à la suite de l’action du Parquet de Créteil pourvu en appel devant la cour d’appel de Paris parce que nous avions eu recours à une « mère porteuse » en Californie (je suis atteinte du syndrome de MRKH, qui touche une femme sur 5000 à la naissance, et qui fait que l’on n’a pas d’utérus, donc on ne peut pas porter un enfant). En effet, l’argumentaire alambiqué du Ministère Public repose sur la notion de trouble à l’ordre public qui permettrait selon lui de s’affranchir des lois internationales, européennes et françaises sur les droits de l’enfant. Il devenait donc évident pour nous qu’il fallait démontrer que nous avions un soutien public sur cette question difficile, et que des milliers d’autres familles étaient privées de leur droits en l’attente que la justice statue sur notre cas.
Nous faisions déjà partie depuis cinq ans d’une autre association de couples infertiles, dont nous étions les vice-présidents et que nous avons fortement contribué à développer. Mais nos vues ont divergé peu à peu sur la stratégie à conduire vis-à-vis des pouvoirs publics. Nous avons donc décidé, fin 2005, de créer notre propre association.
Quel a été le cheminement pour arriver à la création de l’association C.L.A.R.A, quel est son but ?
Au départ, nous avions créé (fin 2005) un « Comité de soutien » de notre cause (militer pour faire légaliser la gestation pour autrui en France) mais le succès a été si grand que nous avons dû rapidement nous constituer en association car l’aspect informel du départ s’est vite avéré insuffisant.
Notre objectif était de démontrer que nous avions le soutien non seulement de nombreux experts (nous avons rapidement réuni une vingtaine d’experts dans tous les domaines, médical, juridique, sociologique, psychanalyste) afin de faire ouvrir le débat en France sur ce sujet mais aussi avoir le soutien d’une majorité de français.
L’un des deux objectifs de notre association est de faire en sorte que la GPA fasse l’objet d’un débat en France (et au-delà, en Europe) en vue de faire légaliser la GPA à l’occasion de la révision des lois de bioéthique qui doivent intervenir en 2009.
Cette création a-t-elle été dure ? Si oui comment avez-vous réussi à surmonter les difficultés ?
Je ne dirai pas tant que cela sur le fond, car nous avions déjà l’expérience du développement d’une association en tant que vice-présidents, et nous connaissions les écueils à éviter (comme par exemple, une absence de lisibilité de notre action, le manque de crédibilité, ou encore la lutte ente ego).
Nous avons tout de suite réuni un « comité d’experts » avec lesquels nous travaillions déjà depuis plusieurs années, dont certaines figures emblématiques comme la philosophe Madame Elizabeth Badinter, qui a tout de suite accepté de nous aider, ou Mme Geneviève Delaisi de Parseval, psychanalyste, le Professeur François Olivennes, gynécologue obstétricien, ou le Professeur Israël Nisand, ou encore Marcela Iacub, juriste.
Egalement nous avons eu le soutien sans faille de nos deux avocats, Maîtres Frank Natali et Me Nathalie Boudjerada, qui nous ont non seulement permis de gagner contre l’action du parquet mais aussi de nous positionner comme un comité à but public.
Je dirais que le plus dur a été au plan administratif, car cela représente un travail et un investissement assez lourd, qui ne repose au départ que sur quelques bénévoles (à titre d’exemple, la préfecture de Paris nous a renvoyé le dossier au moins une dizaine de fois, avec des demandes très pointilleuses). Autre exemple, nous avons eu du mal à obtenir une simple assurance (pour nos manifestations) car l’on nous expliquait que « notre activité était incompatible avec ce que (l’assureur) avait coutume de traiter. L’objet même de notre association, je crois, faisait peur (œuvrer pour un débat démocratique en vue de faire légaliser quelque chose d’interdit en France et encore très tabou).
Nous attendons avec impatience d’arriver à nos deux ans d’existence (en octobre prochain) pour pouvoir bénéficier de subventions de la part des pouvoirs publics, car jusqu’à maintenant nous nous autofinançons entièrement et cela nous limite un peu dans nos actions.
Quels ont été les moments clés de votre évolution ?
La création de notre « comité d’experts », dès le départ, nous a conféré la légitimité scientifique et technique nécessaire dans ce genre d’associations, où l’on ne peut pas se permettre de faire de l’amateurisme. Représenter les couples infertiles est un objectif essentiel, mais leur apporter des vraies réponses face à ce sujet aussi délicat que l’infertilité utérine nécessite une connaissance des différente situations dans l’ensemble des pays qui pratiquent la GPA et une appréhension fine des questions qui se posent.
La présence de figures emblématiques de la GPA, comme évoqué ci-dessus, a été un vrai déclic, mais aussi la création et le lancement de notre site, ainsi que de la communication associée. Notre chargée de communication a beaucoup œuvré pour faire connaître notre association, notamment à l’occasion de notre colloque scientifique.
La publication du rapport du sénat le 25 Juin dernier a été également un moment clé car nous avons pu démontrer à tous nos adhérents et bien au-delà que notre action portait ses fruits puisqu’un projet de loi allant dans le sens que nous préconisions allait être déposé.
Pourquoi le nom de «C.L.A.R.A» ?
Clara était au départ mon pseudo dans une précédente association, à une époque où le nom même de GPA était encore considéré comme tabou et où personne n’osait encore donner son identité (et comme nous étions à l’époque poursuivis par le parquet au pénal et passibles de prison, nous devions rester anonymes). Ensuite, quand nous avons créé notre association, j’étais très connue sous ce pseudonyme, et nous avons tout naturellement pensé à créer un sigle autour de ce prénom qui était devenu emblématique de la cause dans les media. C’est donc devenu « Comité de soutien pour la Légalisation de la GPA et d’Aide à la Reproduction Assistée » qui reprend toutes les lettres de ce prénom. De plus, il se trouve que c’est l’un de mes prénoms favoris, et j’ai failli appeler ainsi l’une de mes filles jumelles. En tous cas, le nom est empreint d’une symbolique forte et depuis j’ai eu le bonheur de constater que quelques uns de nos adhérents devenus parents ont appelé ainsi leur bébé !
Quelles sont vos réalisations à ce jour ?
Je pense que nous plus importantes réalisations consistent dans la rédaction et la présentation de rapports très détaillés rédigés avec l’aide de notre comité d’experts, présentant nos propositions en vue de la légalisation de la GPA. Par ailleurs, nous avons organisé un colloque scientifique avec l’aide d’une autre association (l’association MRKH) qui fait partie des personnes morales qui nous soutiennent.
Par nos actions de lobbying auprès des pouvoirs publics, nous avons attiré l’attention des différentes institutions en France sur la GPA : le Sénat, qui a rendu un rapport reprenant une majorité de nos propositions, l’Académie de médecine, qui va dans le même sens et dont le rapport sera rendu public en septembre, le Parlement qui vient de créer un groupe d’information sur les évolutions de la loi de bioéthique (où la GPA tient une grande place) et l’Office Parlementaire des Choix Scientifiques et Techniques. Nous avons été auditionnés par toutes ces instances, et au cours de ces auditions (auxquelles participent également un certain nombre de nos experts) nous mettons en avant nos propositions en tant que représentants de couples infertiles mais aussi en tant qu’association s’appuyant sur un ensemble d’experts du sujet.
Quelles sont les actions phares de l’association ?
Assurément, en dehors des auditions évoquées, ce sont les manifestations et les rencontres que nous organisons avec nos adhérents et nos experts, comme le « Colloque sur la GPA » en novembre dernier, organisé avec l’association MRKH, qui a rassemblé plus de deux cents personnes, et auquel participaient un grand nombre de journalistes.
Autre exemple, nous avons organisé une présentation privée de notre livre « Interdits d’Enfants » (Michalon), écrit dans le but de faire connaître notre histoire mais aussi notre action au sein de notre association, Cette manifestation a été largement relayée dans la presse quotidienne.
Enfin, nous participons à tous les événements scientifiques et techniques autour de la GPA, qui foisonnent à l’approche de la révision des lois de bioéthique, comme celui sur « Le fœtus, l’Embryon, « ou les « Premières Journées de l’Infertilité ». Aujourd’hui, nous sommes également conviés à participer en tant qu’animateurs à ce type de colloques, car notre expérience du sujet est maintenant largement reconnue.
Combien de membres, de bénévoles compte votre association ?
Notre association comprend à ce jour un millier de membres (incluant les soutiens). Je l’ai dit, nos principaux bénévoles sont déjà nos experts (une vingtaine) qui travaillent à faire avancer le débat sur la GPA. Comme dans toute association, nous nous appuyons aussi sur un « noyau dur » de bénévoles pour la gestion du quotidien de l’association en tant que telle, comme notre secrétaire général, notre responsable de communication, notre webmestre, et la personne en charge des relations avec nos adhérents (en tout une dizaine de personnes toutes bénévoles).
Quel est votre rôle ?
Notre rôle à nous, en tant que présidents fondateurs est d’impulser cette action de défense des intérêts de nos membres et surtout de leurs enfants, de définir ensemble une stratégie, de coordonner l’ensemble des actions de notre association, de participer à toutes les manifestations externes pour représenter notre association, d’organiser le lobbying, d’être les porte paroles des couples qui nous font confiance et qui attendent beaucoup de nous pour que la loi change.
Comment faites-vous pour vous faire connaître ?
Nous avons la chance d’avoir d’excellents contacts avec des journalistes du milieu scientifique mais aussi avec des journaux comme Libération, Le Monde, l’Express et d’autres. Egalement nous-mêmes ou nos adhérents ont participé à plusieurs émissions télé, radio ou à des documentaires. Nous sommes en effet très régulièrement invités à débattre lors d’émissions télévisuelles, comme « C’dans l’Air », ou « Les Maternelles » ou encore sur LCI ou sur la chaîne Public Sénat ou la Chaîne Parlementaire.
Nous publions maintenant une Newsletter destinée à nos membres mais largement diffusée au-delà. Notre site comprend un Forum où viennent d’exprimer non seulement nos adhérents mais aussi le grand public.
Nous avons fait des actions en direction des milieux scientifiques (centres de Procréation Médicale Assistés), afin que les patients soient orientés vers notre association.
Notre prochaine action sera vis-à-vis des centres de PMA, afin que nul gynécologue n’ignore ce qu’est la GPA et comment elle pourrait se mettre ne place et s’organiser en France.
http://claradoc.gpa.free.fr
Quelles sont les ressources de l’Association ?
Les ressources proviennent essentiellement des cotisations, des dons de nos adhérents et reposent sur le volontariat des membres qui nous apportent leur aide concrète (comme ceux du CA de l’Assocation ou comme nos experts).
Quelles sont vos ambitions et projets futurs pour « C.L.A.R.A » ?
Nos ambitions correspondent à nos objectifs :
- faire changer la loi pour que la gestation pour autrui soit autorisée en France afin que cette pratique soit enfin reconnue comme une réponse à une forme d’infertilité (utérine)
- faire en sorte que nos enfants nés par GPA soient reconnus comme nos enfants
Nos projets futurs sont, à court terme, de contribuer à la réflexion qui va précéder la modification de la loi, et à plus long terme, d’aider à mettre en place le processus de gestation pour autrui une fois celui-ci voté par le parlement (les associations de couples infertiles auront un rôle clé à jouer pour le recrutement des gestatrices, notamment).
La grande qualité qu’à votre avis, un responsable associatif doit posséder ?
Savoir déléguer, être à l’écoute de tous ses membres, la modestie qui n’empêche pas la détermination, le sens de l’analyse et de la stratégie (savoir prendre du recul par rapport au quotidien pour aller de l’avant), savoir dialoguer avec toutes les instances décisionnelles, être concerné par le sujet, donc avoir de l’expérience (sinon on n’est pas crédible).
Vos plus grandes joies en tant que présidente de cette association ?
Lorsque d’éminents experts ont accepté d’en faire partie, mais aussi et surtout lorsque nos adhérents nous témoignent leur confiance, (par écrit ou lors de manifestations) leur joie et leur bonheur lorsqu’ils atteignent leur vœu le plus cher (avoir des enfants).
Egalement, lorsque nous sommes auditionnés par les pouvoirs publics (par exemple lorsque le sénat a présenté son rapport sur la « maternité pour autrui » qui reprenait la plupart de nos propositions) car cela signifie que nous avons été entendus.
Vos plus grands regrets ?
- De ne pas toujours pouvoir apporter des réponses à toutes les demandes (parfois très délicates) de nos adhérents, notamment quand ils se mettent sciemment dans l’illégalité (comme ceux qui n’ayant pas d’argent pour se rendre à l’étranger font clandestinement une GPA en France). Mais même dans ce cas nous leur apportons le conseil personnalisé qui va les rendre plus prudents.
- De n’avoir pas créé cette association plus tôt car nous aurions avancé plus vite.
Ce que le monde associatif peut apporter à notre société ?
Le monde association apporte à la société l’élan, du renouveau, du progrès que généralement les pouvoirs publics souvent sclérosés ne peuvent apporter. Etant sur le terrain, la plupart du temps les associations « sentent » les évolutions de la société bien avant les autorités en charge de tel ou tel domaine. Beaucoup plus flexible et réactif, le monde associatif, parce qu’il est hétéroclite et au plus près du terrain (donc des réalités) et beaucoup plus ouvert sur l’extérieur, apporte souvent l’audace et la créativité qui manque à nos institutions.
Quel est votre avis sur la création d’un Numéro Vert "Associatif" ?
Tour ce qui va dans le sens de faciliter la vie des associations est une excellente initiative.
AHF - Août 2008